22 octobre 2008
Indian style !
Le style indien ? Apres 140 jours de marche dans les montagnes indiennes, on pourrait en ecrire des bouquins entiers. Mais on va essayer de faire court, promis. On vous reserve le plus pittoresque et le plus croustillant : la creme de la creme. Et si on n'est pas trop du genre a faire des generalites, il y a, dans les regions que nous avons traverses au rythme de nos petits petons, un style indiscutable qui nous a marque. Curiosite, accueil, proprete (ou pas...), boulots atypiques... Vous savez ce que ca donne, la version indienne ?
Il est 5h. Ouvrez les yeux, vous etes en Inde. A cette heure, tout le petit monde est debout. Ou plutot accroupi dans cette position qui nous est totalement inconfortable, mais si naturelle chez un Indien : le
derriere sur les talons et les pieds nus parfaitement a plat. Seuls les paysans travaillent deja - la terre humide est plus facile a labourer au matin. Les autres jouent aux cartes, boivent le tchai ou papotent. Il faut bien occuper son temps. Tu crois qu'ils le prendraient mal si on leur suggere de dormir plus longtemps ? A 8h, c'est l'heure de se rendre au boulot. Les plus courageux marchent plus de deux heures sur des chemins de montagne pour rejoindre la ville. On relativise nos efforts quotidiens : pas de quoi craner a faire la traversee de l'Himalaya a pied !
Les ouvriers qui travaillent sur les routes ou sur les chantiers de construction sont generalement ceux qui triment le plus. Pour 120 roupies par jour (un peu moins de deux euros), ils bossent
10h a casser des cailloux, porter des charges de 40kg ou risquer leur vie a chaque pas sur des echaffaudages de bambou. Les chanceux sont ceux qui decrochent des boulots de fonctionnaires : c'est beaucoup moins fatiguant de buller avec ses dix collegues a la poste avec comme seule occupation quotidienne le tamponnage de cinq lettres nationales. Et ne me demandez pas d'envoyer un colis a l'international : ca monopolise tout le monde pendant une heure. Un qui dit, un qui ecrit, un qui tamponne et les autres qui regardent...Le terme productivite existe-t-il en hindi ? En tout cas, il n'est jamais utilise dans ces administrations. A Askot, il aura fallu une heure et demi pour remplir des formulaires et les faire signer par les "autorites responsables" pour decrocher une simple chambre dans la Guest House du gouvernement ! On est fiers d'avoir occupe leur apres-midi, pour une fois. La palme revient neanmoins aux paramilitaires. Chez nous, on
a souvent l'image du type costaud, crane rase qu'on aurait peur de regarder en face. Ici, il fait environ un metre cinquante, cinquante kilos tout mouille et perd definitivement toute credibilite quand, accompagne de son petit arrosoir rose et main dans la main avec son collegue (pas de mauvais esprit : c'est commun en Inde), il donne a boire aux plantes autour du logis du capitaine. Et quand il vous voit passer sur le chemin pendant sa marche au pas, il vous lache un grand sourire, stoppe son activite et prend des photos avec vous !!!
Car les Indiens sont curieux, on ne nous fera pas dire le contraire. Les enfants d'abord. C'est generalement les premiers a venir a notre rencontre, suivis de pres par tout le reste de la famille. Tiens ? Des Occidentaux qui vagabondent dans les montagnes. Si tu as assez de roupies pour prendre une jeep pour aller au Nepal, pourquoi tu marches ? Et la, on ne va pas rentrer dans des explications interminables : parce qu'on aime marcher, c'est tout. Pas facile de parler du plaisir de randonner a ceux qui utilisent les sentiers pour les besoins vitaux de toute la famille : aller aux champs, transporter les vivres ou rejoindre la ville. Une serie de questions recurrentes fusent quand on installe notre camp a proximite d'un village.
D'ou tu viens ? Ou tu vas ? Comment tu t'appelles ? Meme dans l'alpage le plus isole, il y a toujours quelqu'un pour s'asseoir a nos cotes et taper la discute. Beaucoup moins drole quand le type est collant et bourre (ou les deux !). Moi, a 21h, apres une bonne journee de marche, je ne papote pas. Je dors ! Les moments les plus rigolos sont les lectures de cartes. A peine depliees, tout le monde accourt pour y situer son village et y lire le nom des lieux-dits voisins. Ils sont encore vingt autour de notre carte, Astrid. Il va falloir que tu fasses une diversion pour que je la recupere et qu'on s'enfuie en courant !
La curiosite indienne, elle aurait ete etouffante si elle n'etait pas accompagnee des nombreux temoignages d'attention que les Indiens ont a notre egard. Combien de fois avons-nous eu des portes ouvertes a notre passage, une invitation a boire le tchai ou a dormir chez ceux a qui on a simplement demande notre chemin ? Et c'est dans les villages les plus pauvres et les plus isoles qu'on a recu l'accueil le plus desinteresse. A Tikk par exemple, village quasi-autarcique d'une vallee de l'Uttaranchal, c'est au moment de cuire notre riz blanc du soir que deux petites filles nous ont apporte une assiette pleine de patates cuites. Oui, ca peut paraitre anodin, comme ca ; mais apres 10h de marche dans la jungle, ce village semble tout droit tombe du ciel !
Contrairement a l'accueil des peuples des montagnes, celui des villes est nettement moins enthousiaste. Premiere regle : ne pas croire les menus allechants et les panneaux publicitaires. Quand il y a marque "Pizzas" a l'entree d'un resto, ca veut juste dire que le cuistot en a deja mange, pas qu'il sait en faire ! Et dans la rubrique trucs-qui-marchent-pas, la medaille revient aux cyber cafes. Quand c'est ouvert, c'est-a-dire tous les 36 du mois (il y a toujours une bonne occasion pour fermer : festivals, dernier jour du mois, anniversaire de je-sais-pas-qui...), vous avez au choix : un ordi qui ne marche pas (tapez 1), une ligne telephonique occupee (tapez 2), ou une coupure de courant (tapez sur l'ordi). Combien de fois avons-nous entendu la phrase anglaise, mais qu'apparemment ici tout le monde connait : "This time, not available". Comme si un jour ca avait deja marche !
Et quand vient l'heure de trouver un petit hotel tranquille a l'ecart du bruit, ca se complique. A defaut d'avoir trouve un "Lake View Resort", c'est-a-dire une chambre qui donne sur un barrage et des poteaux electriques, ou un "Mountain View Palace", ou l'on distingue les montagnes du hublot de la salle de bain, on se rabat sur le seul hotel qu'on a pu denicher : face a la gare routiere. Quarante bornes de marche par jour, ca fatigue, mais il faut voir les avantages. On ne fait plus attention au crachats de Betel (tabac a macher indien) sur les murs miteux, ni aux poubelles eparpillees sur le sol, ni a l'insalubrite des toilettes. Et si c'est vraiment repugnant, c'est generalement a ce moment-la qu'on tombe sur une coupure de courant... Une chambre degueulasse, de nuit, ca passe. On aurait presque bien dormi si on n'avait pas eu tous les quart d'heure un truc qui nous avait reveilles : chiens qui hurlent a la mort, types bourres qui crient devant la porte, voisins de pallier qui
se raclent la gorge pendant une heure, klaxons de bus a 4h du mat... C'etait quoi le nom de l'hotel, deja ? Ah oui, c'est vrai : "Morning Calme"...
Comme on vous le disait, on pourrait encore en ecrire des pages et des pages. Nos journaux intimes regorgent de petites anecdotes qui font de l'Inde que nous avons parcourue un pays hors du commun. Et comme cinq mois ne nous suffisent pas pour decouvrir toutes les subtilites du style indien, nous reviendrons. Au Sikkim cette fois. D'ici-la, a nous le "nepali style" !!!
21 octobre 2008
Derniers pas (de course) en Inde
Oui, je sais, ces derniers jours sur le sol indien ont plus ressemble a un ultratrail qu'a un trek, mais que voulez-vous, on ne peut pas s'en empecher : des que l'on voit une ligne d'arrivee, il faut que l'on se mette a courir... Il avait raison Coluche, qu'est ce que c'est con un sportif !!!
Pour la premiere partie du periple, le duo s'est transforme en trio avec l'arrivee de
Stefan, hollandais de son etat, rencontre dans les rues de Joshimath alors qu'il errait en quete de compagnons de trek. Il passe brillamment le test "je marche toute la journee avec le duo sous des trombes d'eau sans broncher", on l'adopte ! A defaut de pouvoir admirer les 7000 alentours, qui jouent a cache-cache avec les nuages, on se marre bien tous les trois et ca me fait un bien fou de tenir de vraies conversations en anglais (ca me change de mon hindi balbutiant et des blagues d'Alex ;-)
En Uttaranchal, vous l'aurez compris, il fait humide, tres humide, et chaud, tres chaud ! Nos sacs se transforment vite en sechoirs ambulants, la tente fuit, et nous, bah on a perdu tout espoir de marcher au sec depuis longtemps. Et dire qu'octobre est cense etre la meilleure periode pour trekker ici... Comme la meteo, la flore est changeante : on traverse jungle puis forets de pins, en passant par de magnifiques cultures en terrasses qui font d'excellents emplacements de camping... Cote faune, serpents et araignees doivent desormais partager leur territoire avec des leopards mangeurs d'hommes et des ours, gloups ! Bon, on vous rassure, on a uniquement vu des gens qui connaissaient des gens qui auraient vu ces bestioles la...
Heureusement, la gentillesse des habitants est inversement proportionnelle a l'hospitalite des lieux... A cause d'eux, on ne va plus pouvoir se plaindre de nos repas "100% riz blanc" ;-) Impossible de planter la tente quelque part sans qu'un village entier ne se
precipite pour nous faire un feu, nous proposer des patates bouillies ou du the... Et quand on leur demande pourquoi ils sont si gentils, ils nous repondent : "si je vais un jour dans ton pays, je compte sur la meme hospitalite de la part de tes compatriotes." Allez, au boulot les Frenchies, on a encore du pain sur la planche...
L
a ligne d'arrivee se profile a l'horizon, Nepal nous voila ! On accelere, on accelere, et toc nous voila a Askot, ville-frontiere ou l'on a rendez-vous avec... un peu de repos ! Pas de supporters (mais ou etiez-vous les amis???), pas d'applaudissements, juste le bonheur immense d'etre arrives au bout de cette premiere longue etape...
03 octobre 2008
La loi de la jungle
Nos premiers jours de marche sur la route de Gangotri ? Un vrai
desastre. C'est la mousson. Vous avez entendu parler de deux trekkeurs
chantant a tue-tete du Claude
Francois sous la pluie ? Et bien je vous
l'avoue, c'etait nous. C'est notre seule facon de garder la peche ! En Uttarakhand, l'eau est omnipresente sous
toutes ses formes : boue, pluie, torrents, humidite ambiante et sueur
de marcheurs. Le sol, incapable d'assimiler ces metres cubes d'eau
tombes du ciel, se transforme en veritable bourbier ou pousse une
jungle impressionnante. Les forets sont si denses qu'il nous semble
impossible de perdre notre chemin, seul espace degage de vegetation.
Dans cet ecosysteme, sur le chemin sacre qui relie les sources du
Gange, nous croisons quelques c
ompagnons : serpents, singes, araignees
enormes, lezards et moustiques demesures... Ce seront les seuls pelerins
que nous renconterons !
Pourtant, malgre une meteo et un environnement peu clements, on sent
que la chance est avec nous : vous avez deja pris un bain dans
une source d'eau chaude apres un marathon sous la pluie et dans la boue
? Instant magique. Il vous est deja arrive de trouver refuge
dans une
bergerie la ou votre tente patauge dans 5cm de flotte ? Au milieu des
montagnes, ou il n'y a pas une ame qui vive, vous trouvez normal de
tomber sur un type qui vous aide a traverser le torrent le plus gros
que vous ayez jamais franchi ? On appelle ca la providence, et elle
nous suit depuis le debut du voyage.
Puis, du jour au lendemain, grand ciel bleu. A 8h du matin, on
suffoque deja sous le soleil ecrasant, mais c'est un vrai bonheur de
marcher sur un terrain sec. Nous en
profitons pour ouvrir un peu plus
les yeux et pour echanger quelques mots ou un simple sourire,
accompagnes d'un "Namaste !" avec les habitants de l'Uttarakhand. Ici,
tout ce qui n'est pas falaise est etage en rizieres parfaitement
horizontales. Nous tombons pile au moment de la recolte et il n'est pas
rare que nous croisions un paysan courbe sous le poids de sa moisson.
Au bercail, les femmes frappent ensuite la plante sechee pour en
extraire le riz, et pour finir, les Memes (grands-peres) et Mattadjis (grands-meres) trient chaque grain avec mi
nutie : une veritable entreprise familiale !
La proximite des sources du Gange nous permet de decouvrir egalement
un peu mieux la culture hindoue. Des dizaines de temples jonchent notre
parcours, gardes le plus souvent
par un saddhu qui fume plus de shilam
(sorte de pipe remplie de resine de cannabis) qu'il ne mange de riz. Et
quand on lui offre des fruits secs ou quelques roupies, il saute sur
l'occasion pour nous en proposer. Mais nous, on est en Inde pour
prendre un petit bol d'air, par pour y voir des elephants roses !
La bouffee d'oxygene, ca aura ete l'expression de ces quelques jours
: on n'hesite pas a se payer de bonnes journees. 45km par-ci, 2000m de
denivele par-la... A croire qu'on est presses d'arriver au Nepal. Il
faut dire qu'on a du r
allonger notre route puisque le dernier col
(Kalindi Khal - a 6000m d'altitude quand meme !) est enseveli sous la
neige. Avec tout ce qu'il a flotte, on n'a pas de mal a le
croire... Il n'empeche,
quand on arrive en ville, on n'a qu'une seule hate : c'est quitter la
pollution et le bruit et reprendre le chemin des cimes... On ne nous
changera pas !









