IMGP4101J’ai fait un rêve. J’ai rêvé que notre ultime trek en Himalaya se déroulait au cœur d'un cirque fantastique. Des murailles infranchissables se dressaient de part et d’autre de la vallée qui mène au Kangchenjunga. Dans cette vallée, nous passions notre dernière nuit dans un abri des plus simples : protégés du vent par quatre murs, de la neige par une tôle. J’ai rêvé que nous y rencontrions un ermite bouddhiste parti méditer dans les hauteurs. Le genre de sage qui n’existe que dans les contes, disparaissant comme par enchantement après nous avoir offert une place au coin du feu,IMGP4119 une tasse de thé, et quelques bribes de son immense sagesse. Dans mon rêve, il avait neigé une bonne partie de la nuit, si bien qu’au petit matin, en pointant notre nez dehors, on aurait cru que le monde entier était recouvert d’un manteau de coton immaculé. Les pieds dans la neige, la tête dans les nuages, nous contemplions l’un des plus beaux levers de soleil jamais rencontrés sur notre parcours… Et pour parfaire le tableau, nous croisions les traces de l’animal le plus mythique de l’Himalaya (après le yéti !) : le léopard des neiges. Au pied du Kangchenjunga, le dernier jour de l’hiver, après dix mois de vadrouille dans les montagnes, ce rêve est devenu réalité…

IMGP4065Pourtant notre arrivée au Sikkim a d’abord pris toutes les apparences d’un cauchemar. Un dernier sommet se dressait sur notre route, inébranlable : l’administration du Sikkim. Permis d’entrée, permis de marche (?!?), taxe d’entrée au parc naturel, autorisation pour dormir dans les refuges non gardés du parcours, et surtout… obligation de partir au minimum avec un guide. Damned ! Et, histoire de décourager les têtes brûlées que nous sommes, aucune carte de trek n’est disponible dans la région. Bref, on commençait à se demander sur quelle note allait finir notre périple…

IMGP4070C’est donc armés d’une liasse de permis et accompagnés de Kamal, notre garde du corps poids plume (au cas où on croiserait un ours…), que nous quittons Yaksom pour un dernier décollage vers le ciel. Heureusement, derrière ses airs d’ado effarouché, Kamal est un jeune gars sympa qui n’a pas trop de mal à suivre le rythme endiablé qu’on lui impose. Après avoir passé dix jours dans la brume des basses vallées, le décor nous coupe le souffle. En deux jours de marche, nous passons de la jungle à la neige et quittons toute civilisation. Les bicoques en bois qui nous servent d’abri le soir sont loin des lodges tout IMGP4074confort de la région de l’Everest et beaucoup plus proches de nos haberts alpins (= refuges non gardés). La seule différence : l’absence de poêle, gla-gla ! Il est malheureusement interdit de faire brûler la moindre brindille dans l’enceinte du parc naturel. Notre petit réchaud MSR peine à faire grimper le thermomètre ! Car la météo ne nous épargne pas cette fois-ci : les nuages s’amoncellent, le tonnerre gronde et – oh surprise ! – c’est la neige qui tombe.

Belles montagnes + nuits en refuge + chutes de neige = duo des cimes content !

IMGP4115En pleine nuit, l’euphorie nous gagne : on chante et on danse sous les flocons. Trois mois après la date officielle, ça y est, on l’a notre Noël sous la neige ! Et, tels des enfants avides de découvrir leurs cadeaux, nous nous levons à l’aube pour aller contempler un lever de soleil somptueux sur le Kangchenjunga. A 8586m, le troisième sommet le plus haut du monde (après l’Everest et le K2) ne connaît IMGP4117pas l’invasion habituelle des expéditions au printemps, en raison de son caractère « sacré ». Interdiction absolue d’en approcher le sommet sous peine de se faire embrocher par le trident de Shiva… Perchés en haut du Dzongri Peak, à la modeste altitude de 4200m, nous nous contentons donc de le dévorer des yeux.

IMGP4162A 8h, le rideau tombe, le spectacle est terminé. Le ciel se charge à nouveau et, après un petit-déjeuner frugal à base de tsampa, il est temps de reprendre notre marche d’approche vers le Kangchenjunga. En route, nous croisons quelques touristes frigorifiés (gloups, il fait donc encore plus froid là-haut ?) forcés de faire demi-tour pour cause de météo exécrable. Lorsque nous débarquons à Tanzin, c’est un décor de film fantastique qui nous attend. En pleine tempête de neige, à travers un épais brouillard, nous apercevons avec dépit le cabanon en ruine censé nous servir de refuge avant le col. Nous sommes au début de l’après-midi, mais il fait presque nuit… Dans cet abri à moitié écroulé, la présence de Passang sera notre seul réconfort. IMGP4182Cet ermite bouddhiste est à Tanzin depuis une semaine et nous accueille auprès d’un bon feu (en Inde, les interdits sont là pour être bravés…). Après trois mois de pèlerinage dans les montagnes, il attend une amélioration de la météo pour franchir le col et atteindre une grotte sacrée dans laquelle il désire méditer. Nous acceptons d’emblée le thé qu’il nous offre. « L’accueil de l’autre, c’est bon pour le karma », nous glisse-t-il malicieusement. La soirée passée en compagnie de cet homme brillant et spirituel nous réchauffe le cœur et les neurones !

IMGP4195Le lendemain matin, Kamal nous fait le coup de la panne de réveil… c’est Omer, un de nos compagnons de chambre, qui nous secoue à 5h30. Vite, vite, on va louper la fenêtre météo (enfin, on va plutôt dire la petite lucarne…). En dix minutes nous sommes sur le pied de guerre. Pas le temps de faire chauffer le thé, nous partons dans le froid le ventre vide. L’objectif de la journée : le GaucIMGP4223ha La, un col perché à près de 5000m d’altitude, au plus près de la montagne sacrée. Le ciel s’est à nouveau entièrement dégagé pour nous offrir un lever de soleil de toute beauté. Mais nous savons que cela ne va pas durer et nous entamons une course effrénée avec les nuages qui s’amoncellent déjà au loin. Une fine couche de neige couvre les alentours et l’on tombe sur de magnifiques empreintes qui ne peuvent être que celles d’un léopard des neiges…

IMGP4225En compagnie de Kamal et d’Omer, nous courons presque maintenant ! Les nuages nous encerclent… Kamal nous affirme « c’est là le col ! ». Mouais, on ne nous la fait pas, ça ressemble plus à un petit cairn en plein milieu du glacier ça… En fait, il nous reste 300 mètres de dénivelé à gravir, et une sacrée trotte dans la moraine avant de parvenir au col déjà englouti par la masse de nuages. Kamal n’a pas l’air du tout chaud pour nous accompagner, il semble qu’il ne se soit jamais aventuré plus loIMGP4232in que ce petit cairn. Omer bouillonne : pourquoi nos guides ne nous ont pas réveillés plus tôt ? On réfléchit quelques minutes avant de prendre une décision sage (comme quoi, on sait être raisonnables quoi que Nico en pense ;-) : nous faisons demi-tour ! Bien nous en prend, la neige commence à tomber peu de temps après... Nous sommes un peu déçus de s'être cassé le nez sur ce dernier col, mais on ne se plaint pas : on l'a eu, notre belle vue sur le Kangchenjunga ! C'est juste qu'on aurait bien discuté le bout de gras avec le léopard dont les traces nous précèdent...

Nous redescendons dans la tempête, frigorifiés mais heureux. Le brouillard réduit la visibilité à 15m, et les flocons recouvrent déjà nos traces de montée. "Kamal, il est où leIMGP4256 chemin, déjà ?". Le bougre ne répondra pas ; il est bien loin devant et nous laisse en plan là-haut (moralité : les guides imposés, à part à remplir la tirelire des agences du coin, ça ne sert a rien !). En arrivant à notre cabanon, notre petit-déjeuner thé+tsampa a une saveur particulière : après dix mois passés au milieu des montagnes, cette dernière marche marque la fin de notre périple, et demain déjà il faudra redescendre. Nous profitons de ces derniers instants au cœur des cimes en prenant notre ultime bain dans un torrent gelé, au milieu de la tempête de neige. Dans le décor qui nous entoure, c'est à la fois une pure folie et un vrai bonheur d'être les pieds nus dans la neige, au bord d'une eau glaciale...IMGP4282

Le premier jour du printemps, nous dévalons les 2000m  qui nous ramènent  à la civilisation. Un dernier regard aux cimes (la nostalgie nous prend déjà), et les tapis de fleurs remplacent le manteau neigeux. Le rêve touche à sa fin.  Il est temps pour Astrid de rejoindre son Nico en France, et pour Alex de découvrir d'autres horizons (plus chauds !) en Inde du sud.

Astrid et Alex